André Trivès - Le Berger de Mostaganem

André Trivès - Le Berger de Mostaganem
Le Berger de Mostaganem
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Conférences données par André Trivès, auteur Le Berger de Mostaganem
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André Trivès - Le Berger de Mostaganem
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Extrait 2

Tigditt, la ville arabe

          A l’est, la médina, ses remparts et le légendaire quartier de Tigditt, replaçait Mostaganem dans son empreinte d'origine constituée d'un écheveau de petites rues et de maisons entassées. Des linges brûlés par le soleil encombraient les terrasses. Les façades embrasées par la fournaise souffraient de ne pas trouver d'ombre. Les murs parés d'une blancheur aveuglante, dressés les uns contre les autres, tentaient de se protéger de l'étuve engendrée par les rayons de l'été.

          Des fumées alléchantes s’échappaient des échoppes de beignets et se mêlaient aux odeurs piquantes des épices. L’effluve âcre des produits de lessive vendus à l’air libre nous obligeait à presser le pas. Mon père s’étonnait de la quantité de denrées emmagasinée dans les boutiques, toutes embourrées jusqu’à la porte :

- Comment s'arrangent-ils pour disposer autant de marchandises dans si peu de place ? s'interrogeait-il.

Du matin au soir, un charroi incessant alimentait les étalages des magasins. Les portefaix, le torse ruisselant de sueur, enfiévraient les ruelles de leurs cris :

- T'ention l’passage, s’iou plaît, t'ention l’passage, s’iou plaît…

          Les marchandises sortaient de la pénombre des caves par d’étroits accès en colimaçon et s'arrimaient en cathédrale sur des charretons à bras. Les porteurs attachés au brancard par une lanière de cuir en bandoulière, tiraient leur souffrance quotidienne à la manière d'animaux de trait.

          La foule des badauds avançait pas à pas dans ce bric-à-brac à la manière d’une procession religieuse gagnée par la ferveur. Moi aussi, j'étais fasciné de me retrouver dans cette armée de curieux en ballade dans Tigditt.

          Dans la cohue indescriptible, mon père m'installait à califourchon sur ses épaules et je dominais la bousculade déclenchée pour nous frayer un passage. Lorsque je descendais pour soulager son effort, je ne m'enthousiasmais guère avec ma taille d’enfant d’avoir pour horizon des bedaines ventripotentes et des tissus collés aux fessiers par la sueur. Dans cet étouffant trafic humain, je serrais intensément sa main, tandis que de l’autre je savourais un délicieux "zalabia"*. Sous la chaleur, le miel dégoulinait et engluait mes doigts et mes lèvres. Alors, je me léchais activement comme un chaton.

          On trouvait de tout dans le souk, réuni en vrac sur le sol, de l’essentiel à l’inutile ; ce qui faisait dire à mon père :

- Ici, c’est la caverne d’Ali Baba, mais en mieux !

          Les bonimenteurs exaltaient les envies de la foule attroupée en statues obéissantes, le regard béat. La démonstration des dernières inventions venues d’Europe était regardée comme un tour de prestidigitation. Les ménagères, le visage dissimulé sous une voilette suivaient avec des yeux étonnés. Papa n’appréciait pas l'intérêt manifesté autour des joueurs de bonneteau :

- Les jeux d’argent conduisent à la ruine, prévenait-il en me tirant par le bras.

          Ensemble, nous franchissions les rem-parts de la vieille ville par la porte de Mascara. En quelques pas nous basculions dans un monde antique. Je me souvenais de la seule rue identifiée par un nom : la rue Ibn Khaldoun, sinon toutes les autres portaient un numéro. Rue numéro 15, je regardais avec surprise la porte d’entrée de la mosquée Sidi Ali-Mohamed encombrée par un alignement de babouches. Comment les fidèles pouvaient-ils retrouver à la fin de la prière la bonne paire et la bonne pointure ? Sur la place à l’ombre des remparts, des chevaux et des ânes s’asticotaient à l’abreuvoir de la fontaine « 1854 » peint au blanc de chaux et décoré d’arabesques en mosaïques bleues. Les hommes aussi se désaltéraient au filet d'eau.

          En face, les maquignons présentaient leurs montures à un auditoire d’habitués venus pour dénicher la perle rare. De discussions en palabres, de commentaires en négociations, l’acheteur s’assurait que la bête à la robe immaculée provenait bien de la race ancienne des cinq pur-sang arabes « Al Khamsa ». L’appréciation se faisait au toucher. Il caressait le poil de la crinière, découvrait les yeux mystérieusement cachés sous le long toupet, tapotait amicalement l’encolure et la croupe, grattait les naseaux et vérifiait l’éclat de la dentition, avant de sceller la promesse d’une nouvelle alliance, même si quelques hennissements ne dissipaient pas encore les craintes de l’équidé.

          La foule d’initiés acquise au baroud considérait le cheval comme le plus proche des compagnons. Il suffisait de les regarder assister au cérémonial de la fantasia autour du terre-plein situé au-delà de l’enceinte. Solidaires comme jamais, complètement tétanisés, les regards se figeaient dans une contemplation religieuse, transportés dans un ailleurs, comme si rien dans ce monde ne pouvait avoir autant d’importance.

          Les fusils voltigeaient au-dessus des têtes des cavaliers costumés du plus bel apparat traditionnel, leur ceinture garnie de cartouches. Les salves ponctuaient la brève cavalcade, la fumée des armes se dissipait lentement, et immanquablement, l’odeur de la poudre grippait ma gorge desséchée.

          Tout à côté, le marchand d’armes faisait recette avec les passionnés au regard d’aigle descendus des montagnes. Ils ne pouvaient s’empêcher d’épauler un fusil à crosse damasquinée de ciselures d’or et d’argent, et de simuler la mise en joue d’un pigeon voyageur passant par là.

          Pour acheter un sabre ou un coutelas, les amateurs saisissaient le fourreau et dégainaient brusquement face à un ennemi imaginaire. Comme un jeu, il fendait l’air avec le tranchant d’un « Yatagan » ou d’un « Quilidj » de janissaire. La passion l'emportait : tenir dans sa poigne un « Zulfikar », copie de l’arme du prophète, sentir dans la paume de sa main la lame d’un « Bousaâdi » ou d’un « Khodmi » algérien, d’un « Handjar » ou d’un « Djambiya » marocain, tous n’avaient d’yeux que pour le flamboiement de ces objets de mort. Avec la complicité du soleil, les fanatiques prêtaient aux scintillements du métal, l’éclat d’un bijou dans son écrin. C’était pour eux le bien le plus précieux. La tradition des peuples pour la chasse et la guerre transmutait l’objet de meurtre en objet d’art. Sur la lame et sur le manche, une décoration incrustée finement, témoignait de cet amour indéfectible des hommes pour les armes qu'on retrouvait sur les armoiries d’état. Tenir une arme en main sur un cheval au galop et trucider un rival demeuraient le rêve de chacun.

          Sous les treillages de roseaux destinés à abriter tout ce monde errant de l'empreinte impitoyable du soleil, l’activité du bazar n'avait pas changé depuis des centaines d’années. Les trottoirs encombrés fourmillaient d’objets suspendus en équilibre donnant l’impression qu’ils allaient tomber sur la tête des passants.

          Le long des murs barbouillés d'ocres, des ficelles en toiles d'araignées, tendues à des clous, présentaient des collections d’ouvrages en cuir, en tissu et en métal. Les magasins exposaient en grappe des chapelets de sacs et de sacoches, des ceintures, des cintres tordus par le poids des laines et des cotonnades, des plateaux de cuivre martelés de fines arabesques. La stabilité précaire donnait l’impression qu’un coup de vent pouvait tout renverser à terre.

          Chaque rue regroupait les artisans d’un même métier, si bien que les odeurs et les bruits canalisaient aisément la foule dans ce labyrinthe débordant d’activité. Les feuillages des tonnelles filtraient la lumière sur les éventaires. Les objets, tachetés d'ombres, s'agitaient et prenaient vie au gré des courants d'air...

"Zalabia" - pâtisserie au miel


Le Berger de Mostaganem - roman historique

CONFERENCES

André Trivès, auteur

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  André Trivès

Auteur

Sortie mai 2012 - Disponible Fnac - amazon - Les Presses du midi

Le Berger de Mostaganem

Roman Historique

Roman Historique : " Le Berger de Mostaganem" d'AndréTrivès