André Trivès - Le Berger de Mostaganem

André Trivès - Le Berger de Mostaganem
Le Berger de Mostaganem
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Conférences données par André Trivès, auteur Le Berger de Mostaganem
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André Trivès - Le Berger de Mostaganem
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Extrait 1

Mostaganem, 1913 - 1930

          A chaque promenade, un chantier achevé montrait Mostaganem différente. Le nouveau visage des avenues bordées d'immeubles modernes avec des balcons sur plusieurs étages, semblait bâti pour admirer le spectacle de la rue. Le gigantisme repoussait toutes les limites et, petit à petit, les ilots insalubres des années 1870 disparaissaient.

          De place en place, de belles statues isolées trônaient au coeur d’espaces verdoyants et fleuris. Les parterres aux teintes vives embaumaient les parfums de la campagne au centre-ville. La nouvelle ville exhalait une odeur de rose et de jasmin. Il se disait que le soir venu, les lampadaires dressés le long des trottoirs, éclairaient les boulevards comme en plein jour. Le merveilleux provenait d’une nouveauté révolutionnaire : l’électricité. Les anciens avaient vu d’un mauvais oeil l’arrivée de ce progrès coûteux, mais aujourd’hui personne ne pouvait plus s’en passer.           Ma ballade se poursuivait pleine de surprises. Les gens s’activaient, le pas pressé, probablement pour accomplir une urgente mission. Ce qui faisait dire à mon père :

Tché rohère*, en ville, ils ont le feu au cul ! »

          La foule traversait la chaussée et se  bouchait les oreilles sous les coups de klaxons exaspérants des automobilistes énervés. Le soleil de plomb contribuait à échauffer les esprits. Ici on avait le sang chaud. Pour le solitaire des collines que j'étais, la distraction visuelle et olfactive me menait de découverte en découverte. Les avenues ombragées convergeaient vers la mer et offraient dans la découpe des bâtisses, le spectacle admirable des vagues drossées sur les rochers au pied de la ville. Les jours de vent fort, une écume blanche couvrait les brisants de longues barbes blanches. Alors, le bruit sourd de la mer et l’odeur iodée des algues transformaient la ville en un énorme coquillage.

          Sur les quais les pinardiers remplissaient leurs citernes. Les vapeurs de vins picotaient mon nez, seul mon père appréciait l’effluve des cépages de Mascara qui partaient à destination de Sète et de Rouen. Soudain, il stoppait le pas, me regardait droit dans les yeux, et déclarait :

- Les vignes plantées par ton grand-père donnent du quatorze à quinze degrés. Les vins de chez nous partent améliorer le degré alcoolique et la couleur des vins rouges du Languedoc et du Bordelais. Les vignerons de France ne peuvent plus se passer de nos vins de coupages ; ils disent

« le Beaujolais est un fleuve qui prend sa source à Mostaganem ».

          J'opinais de la tête pour marquer mon intérêt ; en réalité, j'avais du mal à tout comprendre. A six ans, j'étais bien loin des problèmes viticoles. Sous les arcades, les fournils, les pâtisseries et les glaciers répandaient sur les trottoirs des parfums de pain chaud et de vanille. Au retour le soir, je tardais à m'endormir avec la multitude de clichés qui encombraient ma mémoire. Je passais en revue les émotions de la journée et je mesurais le privilège d'habiter Mostaganem.

          Quel bonheur de balader dans la fraîcheur des jardin arborés de la place d’Armes en sirotant une « agua limon », de se désaltérer avec le creux de la main à la fontaine d’eau fraîche près du bassin aux poisons rouges, de pique-niquer sur la plage des Sablettes, bercé par le clapotis des vagues à l’abri d’une toile tendue entre quatre piquets, d'observer la joie de mon père dans l’exercice de sa passion sur la digue devant une batterie de cannes à pêche de sa fabrication. Toutes ses cannes provenaient des bouquets de roseaux cueillis sur les bords de l'Aïn Sefra*.

- La pêche, c’est plus qu’une passion, c’est une démangeaison qui me gratte tout le temps , affirmait-il pour justifier l’engouement qu’il mettait à préparer sa journée sur les brisants de la Salamandre ou sur la jetée du port. Il rentrait bredouille très rarement, mais si c’était le cas, il déclarait non sans humour :

- Aujourd’hui, j’ai attrapé cinq kilos… de bonheur.

          Quel enchantement de flâner dans le dédale des ruelles étroites de Tigditt2 la mystérieuse, de contempler le retour des chalutiers avec dans leur sillage les cris des mouettes affamées, d'assister à la manoeuvre d’un paquebot en partance pour la France sous les adieux touchant d'une multitude de mouchoirs blancs. Combien de scènes ordinaires mais impérissables s’entassaient dans la malle aux souvenirs de mon enfance ? Mostaganem, comme je t'aimais. La ville déroulait un balcon de lumières et de couleurs coincé entre la mer et les collines arides. Elle était bâtie pour ne rien manquer du spectacle de la nature. La vue grandiose prenait son envol de la bergerie, embrassait le ciel par-dessus les terrasses pourpres et s’estompait dans la brume aux limites de l’horizon. Le soleil couchant s’accrochait un court instant au-dessus des flots et ranimait dans son déclin une palette de bleus toujours différents. Chaque soir en rentrant des pâturages, j'avais rendez-vous avec cette beauté indicible et toujours éblouissante. Suivant le temps et les saisons, le bleu étalait ses humeurs et demeurait ma couleur préférée. Aux mauvais jours de janvier, les déferlantes blanchies de colère balayaient les plages désertes couvertes d'algues séchées.

Heureusement, l’hiver se manifestait sur une courte durée.

La ville coupée en deux par le ravin escarpé ressemblait à une grenade éclatée. Sous le soleil d'été, une infinité de grains lumineux, jaunes et rosés, donnait à Mostaganem l’aspect de ce fruit d’automne gorgé de sucre et de soleil. La cité s’était développée sur un plateau, de part et d’autre d’un sillon tortueux venu de l’arrière pays, au coeur d’un relief hostile avec la mer pour horizon. Vexé de ne pouvoir être autre chose qu’un oued ridicule durant l’été, l’Aïn Séfra, trait d’union et de discorde pour les quartiers limitrophes, aurait bien voulu être un fleuve sinueux parcouru par des péniches chargées de richesses. A défaut, une rivière aux eaux claires et chantantes faisant le bonheur des pêcheurs à la ligne. Mais, dix mois durant, il était à l’image du climat sec et torride : un simple filet d’eau envieux et capricieux, incapable d’éroder les galets croupissants dans son lit. Les habitants craignaient depuis toujours sa disposition à réitérer durant quelques heures sa folie hivernale. Profitant de la période des pluies, et de la complicité en amont du Chélif, il sortait de sa gracieuse sinuosité pour se transformer en crues violentes et dévastatrices. Le ravin indomptable se métamorphosait en un torrent destructeur semant la panique, la désolation et la mort dans les bas quartiers de la ville. Dans la douleur, le plateau côtier avait enfanté d’un piédestal majestueux reflétant toutes les

diversités architecturales et culturelles du bassin méditerranéen. La ville grandissait inlassablement et se transformait aussi vite que je changeais.


*Tché rohère : juron populaire d'Oranie.

*Aïn Séfra : oued imprévisible coupant Mostaganem en deux.

*Tigditt : médina arabe à l'origine de la ville.



Le Berger de Mostaganem - roman historique

Le Berger de Mostaganem

  

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André Trivès, auteur

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  André Trivès

Auteur

Sortie mai 2012 - Disponible Fnac - amazon - Les Presses du midi

Le Berger de Mostaganem

Roman Historique

Roman Historique : " Le Berger de Mostaganem" d'AndréTrivès